Essai, publié sur 10 ans d’art et de performances, par le Générateur (Paris) et Les presses du réel

Qui dit que la performance est un art engagé?  La vie est un engagement, la performance existe à peine. Aperçue quelque part, entre l’hystérie et la théâtralité, elle figure depuis sur les cartes du monde comme un gril à moustiques dans une nuit d’été.

DL


La performance. En fin de compte le problème c'est la présence – l'idée qu'on s'en fait. La présence et son résidu au fond des imaginaires. Voila quelque chose d’inconfortable quand on s’imagine faire dans l’engagement. Dans un projet d'art politiquement engagé — idée qui semble implicite à la performance — il faudrait peut-être se résigner à quitter ce fantasme qui est la présence. Il faudrait en imaginer la transgression et en mettre en péril l'autorité. En parlant d'engagement on se positionne  dans le schéma classique de l'opposition, avec ses diverses stratégies et rapports de force. 

Maintenant, tout le monde est plus ou moins au courant que l’on ne peut plus vraiment transgresser. On ne peut plus vraiment transgresser parce qu'il n'y a plus de grand au-delà qui n'ait pas été saisi par un système de création d'images plus puissantes. On ne peut non plus vraiment faire de la résistance sur les bases d'une posture scénique et d’une représentation narrative exemplaires (la présence), qui sont les piliers d'un modèle culturel Glamour. Un acte de transgression artistique ne transgresse que les limites de celui qui le pratique, et son engagement ne résiste qu’aux institutions d'un système tout à fait personnel. Et j'admets que je trouve ça quand même magnifique. C'est de la poésie. Il en faudrait plus de la poésie, nous sommes tous d’accord là-dessus. Mais il faudrait accepter l'idée que ça ne répond pas aux nécessités d'un véritable travail « politique ». Quoi que l’on fasse, on ne fera jamais de la politique. La nature brumeuse et soi-disant imprévisible de la performance ne peut suffire à en faire un art de résistance. Même ses contenus poétiques et formels échouent à faire de la performance un acte politique. Tout ça relève de la décoration d'intérieur, du maquillage de l'esprit et de la représentation de soi dans le monde. J'ai moi-même cru qu'une certaine manipulation de l'obscène ferait de mon travail un travail engagé qui me semblait ruer dans les brancards de façon convaincante. Et certainement si l’art est une histoire de représentation alors c’est assez crédible, on dirait bien que quelque chose s’engage au travers de ma posture. 

Laissons toutes les considérations critiques se déshydrater au soleil et venons vite à l'ombre du sujet. De façon très directe je dirais qu’Être l'Oeuvre c'est le seul potentiel subversif qui nous est donné aujourd'hui. C’est simple, suivant le modèle économique et culturel traditionnel, celui fondé sur les notions de valeur et de bien, il est plausible d’affirmer que si le performer est l'oeuvre, il est aussi un sou dans les bourses du patrimoine ou un billet dans le portefeuille de papa. Il faudra alors que papa le conserve ou l’investisse. Il faudra veiller à sa pérennité. 

Voilà qu'on découvre à la performance des qualités insoupçonnées, qui sont celles d'une économie durable. Sous cet angle, non seulement le performeur force à une expérience plus humaine et physique de la mémoire – et par la même de la conservation du langage – mais sans aucune perversion du système dominant, il offre la possibilité d’un modèle économique assumant l’Homme comme produit (de son histoire) et qui en prend soin dans le but de préserver et accroître la richesse commune. Voyons les choses en face, si toute subversion est désormais neutralisée par sa récupération impitoyable, c'est parce qu'elle est nécessaire à l’épanouissement du système institutionnel, du patrimoine global et de “l’intellect général”. 

C’est aussi simple que ça. Il faut accepter le fait que l’engagement politique est l'apanage des institutions. Elles seules ont la capacité de provoquer une réaction, de transgresser leurs propres règles, de pervertir toute dynamique et finalement de nous résister. Elles seules peuvent nous surprendre.

Si vous voulez un art engagé acceptez votre tintement dans la tirelire du roi. C’est la meilleure façon de faire de la resistance, il n’y a pas de doutes. Enfin je crois.


David Liver. Oakville, Ontario 2016